Chroniquede jeremy rubenstein

C’est une constante sociale et politique argentine depuis l’émergence du péronisme dans les années 40 : son opposition. Comme le péronisme, l’anti-peronisme est à la fois de droite, de gauche, d’extrême droite, d’extrême gauche, c’est-à-dire à peu près incompréhensible en termes idéologiques.

 

Il existe néanmoins une certaine texture sociale immédiatement reconnaissable lorsqu’elle surgit, une sorte de pelage familier qui réapparait aussi invariablement que le péronisme: le pelage des « gorilles » (le terme apparaît en 1955, quelques mois avant le renversement de Juan Domingo Perón,  dans une émission humoristique de radio, en référence à un film de John Ford qui se déroule en Afrique, avec Clark Gable et Ava Gardner).

 

Le 8N (pour 8 novembre) a été une de ces manifestations de gorilles, aussi massive que creuse. Des dizaines de milliers de personnes qui manifestent sans autre objet que de manifester. Les slogans sont éloquents dans leur vacuité, réclamant la « démocratie » ou la « liberté » et se gardant bien d’un quelconque contenu concret.

 

Polo clair, pantalon beige et chaussures de yachtman, ce monsieur bien mis prend le micro d’une radio ouverte installée sur l’avenue 9 de Julio près de l’Obélisque. Il explique ses motivations : « moi, je suis venu parce que Cristina a été élue, c’est vrai, mais elle n’a rien expliqué du tout. Elle n’a fait aucun vrai discours, c’est pour ça que je suis venu ». Il exprime ainsi parfaitement la ligne directrice de ce mouvement sans ligne directrice.

 

Cette absence de direction, de leader ou de porte-parole est un aspect qui pourrait assimiler ce mouvement aux contestations qui apparaissent un peu partout dans le monde, de l’Occupy Wall Street aux Indignados espagnols. En effet, la méfiance envers tout type de direction est la caractéristique la plus notable des nouvelles contestations à l’ordre établi. Et, dans cet ordre d’idées, il n’était pas étonnant de voir de nombreux masques du célèbre V de Vendetta (signe de ralliement des Anonymous) dans la manifestation. Néanmoins, le 8N argentin diffère radicalement de ces multiples protestations contre l’Ordre néolibéral car une chose est sûre : la finance n’est pas son ennemi.

 

Ici, la liberté d’expression est bien plus celle du conglomérat médiatique de Clarín que celle du pékin à qui l’on offre la possibilité d’un blog pour affronter l’empire Murdoch. Ici, on défend plus volontiers la liberté du cours du dollar que le droit à un logement décent, la liberté d’une école privée que le droit à l’éducation gratuite, la liberté du quartier fermé qu’un espace pour vivre.

 

En réalité, malgré l’absence de leader déclaré, la seule force politique et économique en mesure de mettre à profit cette manifestation est, une fois encore, Clarín -ce n'est pas un hasard si le journal a consacré pas moins de 24 pages pour couvrir la manifestation. De sorte que, pour justifiées que soit les dénonciations de la corruption et l’affairisme du kirchérisme (d’ailleurs relativement peu présentes durant la manifestation), ces manifestants ne proposent rien d’autre que plus d’affairisme.

Photo de SubCoop